L'ART DU PORTRAIT

L'ART DU PORTRAIT
L'ART DU PORTRAIT. Bronzino, portrait de Laura Battiferri

Antoine Giacomoni. Reggae Jamaïca. Le livre













Textes et photos: Antoine Giacomoni
Les photographies et symboles de cet ouvrage sont sous copyright.
Copyright: Antoine Giacomoni. Reproduction interdite sans autorisation.

Directeur artistique: Jean-Baptiste Gilou
Maquette: Dominique Gambier

Mise en page photo: Paul Pedinielli
Printer: Denis Stass pour Mandrake Productions
Réalisation et corrections images: Simon Benoît pour MS Edit*
copyright: Dragoon, Horizon Illimité, 2004



Dédié à ma "sistreen" Valerie Joseph's
Alain Gazier, Sandro Vanhaus.




Reggae avec un "R" comme Rastafarisme, root 's et racines,
"E" comme Étoile noire de Marcus Garvey,
"G" comme le ghetto d'ou il vient,
"G" comme Ganja, carburant nécessaire à son élaboration,
"A" comme Amplificateurs des sound system
et avec un "E" comme espoir.



ANTOINE GIACOMONI






Pages réalisées par Antoine Giacomoni et Denis Stass.
Textes (c) Antoine Giacomoni.






Jamaïque 1978.
Copyright A. Giacomoni



Jah made Aica, " Et Dieu fit la Jamaïque "


Au debut de mon voyage, j'ai failli lui préféré Haiti, sa voisine d'en face pour son côté "oiseau des iles" pour la fraicheur de sa peinture naive, le charme lunaire de ses cérémonies vaudou, et pour son délicieux parler créole aux réminiscences d'un vieux français du dix-huitième siècle.
j'ai l'impression de porter autour de mon cou un chapelet d' îles qui on fait de moi ce que je suis. La Corse ou je suis né. Bali ou j'ai crû renaitre pour la deuxième fois. Gorée et sa prison d'esclaves noirs, aux murs rouge au large de Dakkar. Les Philippines dans sa fusion hispano-sino-slamique. Ceylan et ses temples, la Sardaigne avec ses puits sacrés et ses nuraghe mystérieuses. Albion et sa révolution punk de 1977, l'Îles saint Germain à Paris ou je vivais sur une péniche.
Malgré le surnom dissuasif de "voraces" donné aux Jamaïcains par le doux peuple d'Haiti, me voilà tout de même à Kingston où la veille de mon arrivée une dizaine d'Américains se sont fait descendre en pleine rue. Les habitants me rassurent comme ils peuvent.
Cette violence est uniquement dirigée à l'encontre des Yankees, je ne devais donc pas m'inquiéter, oui mais à dix métres, de par ma peau blanche, j'ai plus de malchance d'être pris pour un Américain que pour un Antillais, c'est vrai. Mais pas plus dans ces ghettos qu'ailleurs, je n'ai eu à souffrir de la violence en Jamaïque. Lorsque je pense à eux c'est toujours avec beaucoup de tendresse. Je leur dois de m'avoir appris oralement la langue anglaise, ou plutôt leur patois : le créole jamaicain; quant à l'anglais british, je le réapprenderai, plus tard, en Angleterre. L'amour du reggae me retenait en Jamaïque, mais la soudure, le trait d'union spirituel, la révélation ce fut l'histoire des Marroon's, de ce territoire quasi-indépendant au coeur de l'ile, gagné par les esclaves en révolte au début du dix-huitième siécle, ceci n'était pas sans me rappeler la République idéale de Pascal Paoli à la même époque en Corse, ou maquis, justice et démocratie faisaient bon ménage. Les Jamaïcains, où qu'ils soient, demeurent très attachés à cette dignité Marroon's, idéal qu'ils chérissent sous les traits féminins de Nanny, leur Marianne noire. C'est une question d'identité, de caractère, de racines.
J'aime la Jamaïque parce qu' elle a su me faire comprendre comment on bascule d'un quotidien fait de misère, de tôles ondulées, de ferraille et de rouille au statut de "sanctuaire du reggae" , érigé par sa scène musical en révolte. Je lui suis reconnaissant de la chance qu'elle m'a offert de pouvoir participer à l'épanouissement d'un art en train de se faire. Comme chacun sait : dans tout sanctuaire, il y a un instrument sacré, dans celui du reggae, c'est la basse qui trône. La basse, l'instrument qu'il ne faut surtout pas toucher.
J'aurais pu m'en tenir là, les mains derrière le dos, le nez contre la vitre, au pire comme un poids mort, au mieux comme un spectateur avisé, mais cela aurait été sans compter sur l'audace et la désinvolture de Philippe Quilichini talentueux bassiste corse, âgé de 21 ans, l'ami à qui, de par sa transgression, je dois cette aventure, sans oublier aussi sa fiancée, la productrice Nadett' venue nous rejoindre plus tard en Jamaïque. Par son intermédiaire, il deviendra le bassiste de Congo, le trio musical qu'elle décide de produire. Par là même, elle fera de lui le premier bassiste blanc à être accepté dans un groupe de reggae jamaïcain.






Dans le reggae, la basse c'est comme un battement de coeur percussif et percutant, puissant comme une clef de voute. La basse-reggae est très différente des autres styles musicaux, ce qui la rend si difficile, c'est la manière d'arriver en retard dans le morceau. C'est ce décalage qu'en fins connaisseurs, les Jamaicains jugent de la qualité d'une ligne de basse et du génie d'un bassiste. Cet instrument est si important que même la batterie se contente de broder autour. N'étant pas musicologue, ni même musicien, sans Philippe, je serai passé complètement à coté de ces subtilités. Paradoxalement ce qui m'avait séduit dans le reggae c'était la simplicité des accords répétitifs de la guitare, facile en apparence, mais au tempo si difficile à maintenir sur la longueur. Pour mon ami le bassiste qui avait fait ses preuves, le reggae c' était : "Quelque chose qui vient du ventre, comme le Ki en Aikido; si tu intellectualises ta musique, tu ne pourras jamais jouer du reggae"

Hormis ses qualités musicales intrinsèques, la beauté de ses voix, la richesse de ses mélodies, l'autre atout majeur du reggae c'est la virulence de ses textes, qui enthousiasmaient le coeur du jeune homme de 20 ans que j'étais alors. Rétrospectivement, si je pouvais faire un florilège de tous ces titres de légende, cela deviendrait un poème qui pourrait dire à peu près ceci : " Debout, lève toi, combat pour tes droits, n'ai pas honte, tous les noirs sont des stars, que tu sois né noir américain ou antillais; n'oublie pas qu'au départ tu es un africain issu d'un exode de quatre cents ans d'esclavage. Alors faites gaffe, respectez moi, vous avez vu ma taille? Je suis comme un rasoir mobile, je suis dangereux. Et maintenant que pensez vous que je veuille? Je veux tout, tout de suite, toujours plus et davantage de justice, de respect, de nourriture pour les jours de pluie dans ce monde qui n'est plus qu'une grotesque course de rat ! Les jours chassant les jours. Quand? et combien de rivières à traverser encore?"



Huit commandements rastas.
Intérieur rasta Negril, 1977.
Copyright A. Giacomoni.


JAH, GANJA ET RASTAFARISME



Au- delà de la musique et du message, le reggae innovait, surprenait, séduisait par l'originalité de ses dreadloks. Il hissait haut les couleurs vert jaune rouge de son look identitaire. dans un nuage de fumée, pétard brandis comme autant de cartes de visites, il nous la jouait provoc', transgressif, hors la loi. Pour retenir l'attention, il en rajoutait dans son look de mauvais garçon mais c'était sans oublier que le reggae

à aussi une âme où il puise force physique et inspiration, elle s'appelle RASTAFARISME : religion purement jamaïcaine née d'une prophétie 

sur fond de revendications politiques et de contestations sociales. Pour cela, il nous faut remonter un peu loin dans le temps, au début des années 20 en Amérique, où Marcus Garvey son fondateur, Jamaïcain d'origine, précurseur et chef de file de la défense des droits des noirs du nouveau monde, envisageait que seul un retour en Afrique pourrait mettre fin à la situation d'injustice dans laquelle ils se trouvaient.
Pragmatique, il créa la Black star-liner, une compagnie de paquebots transatlantique dont les passagers antillais et noirs américains iraient repeupler l'Afrique en la libérant en même temps du joug du colonialisme blanc. Les Etats-unis écourtèrent la carrière révolutionnaire de Marcus Garvay en le condamnant à plusieurs années de prison. Banni, ruiné, à sa libération il fut assigné à résidence en Jamaïque. Malgré une audience restreinte, il parvint à convaincre quelques nouveaux adeptes parmi lesquels, le père anglican Webb qui lors d'une prêche inspirée en cette fin de décennie délivra le désormais célèbre oracle : " tournez-vous vers l'Est, du côté ou le soleil se lève, regardez là-bas vers l' Afrique le jour ou un roi noir sera couronnée Empereur, il conduira le peuple noir vers sa délivrance". Avec les années 30 qui commencent, la prédiction se réalise. Le monarque noir de l'Oracle qui sera sacré Empereur s'appelle RASTAFARI MAKONNEN. Il est roi d'Ethiopie et descendant direct de la Reine de Saba et du Roi Salomon. A son avènement impérial on le baptise HAILE SELASSIÉ PREMIER, dit le Négus.
Les Jamaïcains sont stupéfaits. Même s'il n'est pas directement l'auteur de cette prophétie, pierre angulaire de ce qui sera la religion rasta, Marcus Garvey reste considéré comme le père fondateur du rastafarisme. Pendant que cette loi nouvelle fait son apparition dans l'ile et que petit à petit, elle commence à ériger ses dogmes religieux, Marcus Garvey révolutionnaire contrarié aux Etats-unis, prophète en son pays, se verra de nouveau contraint à l'exil ou il mourra au début des années 40 dans les brumes d'Albion sans avoir jamais connu l'Afrique cette Afrique qui fut pourtant le leit-motiv de sa vie. Pendant que sans lui, en Jamaïque, le rastafarisme poursuit l'édification de ses dogmes religieux.


Lee Perry
Ici fumant le chalice, dans le Black Ark Studio,
Kingston, 1978
Copyright A. Giacomoni
Coll. D. Stass
Ce qui fait l'originalité de cette religion c'est l'importance qu'il accordent à la consommation quotidienne de l'herbe, érigée en véritable précepte fondamental, indispensable à la méditation et aux exercices d'interprétation de la bible. Théologiquement cette nouvelle religion se renforce chaque jour. Les rastas continuent toujours de prêcher le retour en Afrique. Mais le rastafarisme n'a pas encore accouché de sa principale forme d'expession que sera la musique reggae.
Il leur faudra attendre encore un peu. Au loin dans le monde, les choses bougent pour les peuples noirs, les vieux rêves de Marcus Garvey deviennent enfin réalité. Aux Etats-unis, les blacks ont désormais le droit de voter. En Afrique, les états noirs s'émancipent et bientôt même la Jamaïque aura droit à son indépendance et avec elle, en prime, l'essor démographique du début des années 60 et de l'exode rural amorcé à la fin des années 50 où des foules de migrants ruraux viendront grossir les ghettos de Kingston où déjà s'entassaient les rastas.
Grâce au succès du reggae, les rastas seront mieux tolérés mais ce ne sont tout de même pas eux que l'on met en avant à l'office du tourisme jamaicain, ou quand à peine débarqué, dans un anglais approximatif, je m'informe à leur sujet. Lorsque je prononce le mot "rasta", on feint de ne pas me comprendre, on me répond par "sheraton", "hilton", "holiday inn" et autre américanisme. Je ne changerai pas d'avis, je sais pourquoi je suis ici. De plus, un coin sauvage que j'ai traversé depuis l'aéroport a su toucher mon âme. Un lieu que l'on appelle Port Royal.
Jadis, ancienne capitale, repaire de pirates et de corsaire, engloutie par un raz-de
-marée au cours d'un tremblement de terre. Dans ce no man's land's fantomatique, sur ce ruban de terre aride, en un clin d'oeil, j'ai vu à flots et à flancs du rivage, l'épave rouillée d'un vieux navire abandonné, hanté par par les vautours, une arche de métal rongé par la mer, réméniscence rasta de la Black Star Liner. Qui sais? Peut-être s'agissait-il d'un exemplaire de la flotte éphémère Marcus Garvey, une relique sensée relier l'Amérique à l'Afrique. Qu'est-ce que la Jamaïque si ce n'est un bout de terre d'Afrique qui aurait voulu voir l'Amérique. Cette Afrique où trois mois auparavant au cours d'un voyage entre le Sénégal et la Gambie, j'avais raté de peu le concert de la tournée africaine de Jimmy Cliff. Les dieux d'ébène au sourire d'ivoire en avaient décidé autrement.


JIMMY, LEE, BOB...


Une jam (improvisation musicale) chez James (c'est le véritable prénom de Jimmy), au pays de Jah,que pouvait-il m'arriver de mieux pour démarrer mon odyssée reggae. "Jah, jam, Jamaïca" : jeu de mot providentiel. Jam comme le début de Jamaïque, comme un " sésame ouvre toi ", comme une formule incantatoire, un coup de dé magique qui poserait les jalons d'une histoire qui commence doublée d'un conseil de vigilance pour que la suite du voyage soit à la hauteur de ce début béni des dieux.
Mais que dire de Jimmy qui n'ait déjà été écrit ?... chanteur mystique, icône mythique du reggae. Les mots reste des mots c'est à dire pas grand chose pour tenter de traduire l'émotion qu'il dégage : un horizon illimité au-delà des clivages. Il est la première star que j'ai photographiée.

Jimmy Cliff, Bob Marley et Lee Perry. Jamaïque 1978
Copyright: A. GIacomoni, coll. D. Stass



Jimmy Cliff
Kingston 1978
© A. Giacomoni
Cette séance photo m'a porté chance. Elle m'a valu ma première parution dans le magazine "Rock'n Folk", mais ce n'ai pas le seul cadeau que je reçus de Jimmy Cliff. Chez lui au cours de cette jam inoubliable, il m'avait également présenté un personnage extraordinaire : Lee Pary, le génial producteur fou. Sautillant comme un lutin malicieux monté sur des ressorts, le regard intense, il claquait des doigts en rythme tout en roulant un énorme spliff. Je m'en souviens comme si c'était hier. Il était arrivé, entouré des trois perles noires de Full experience : Aura, Pamela et Candy, les choristes de Cliff. Mais c'est en replaçant le bijou dans son écrin, c'est à dire en retrouvant Lee Perry dans son Black Ark studio que j'ai pris conscience toute la dimension de cette rencontre. En l'observant dans son arche noire dont il est la figure de proue et le maître face à son quatre pistes minimalistes. En un éclair je remontais aux sources du reggae. Aux temps où, en véritable pionnier, il découvrait et produisait déjà, entre autres Bob Marley et les Wailers auparavant Lee Perry "l'énerveur" avait commencé sa carrière comme chanteur compositeur des upsetters pour ce reconvertir ensuite en producteur. Lee Perry, "scratch" pour les amis et les ennemis, fut aussi le premier à comprendre que le reggae allait devenir LA musique Jamaïcaine au détriment de toutes les autres, mais pour que cela dure il fallait pouvoir compter sur une musique capable de soutenir l'attention et qui sache évoluer tout en gardant sa fraicheur sauvage et attirante. Aujourd'hui encore, le reggae lui en est redevable tout comme la Jamaïque de 77 lorsqu'elle s'était vue baptisée par la presse anglo-saxonne du doux nom de "Katmandou des punk" c'était encore lui qui faisait le lien entre les deux cultures "rasta" et "no future", en produisant "Police and thieves" et d'autres titres pour les Clash, en écrivant "punky reggae party" pour Bob Marley. Heureux d'avoir approché Cliff, Perry et Marley au royaume du reggae, comme dit Big Youth dans un de ses titres "Every nigger is a star / chaque noir est une star" il ne me restait plus qu'a m'en rendre compte par moi-même en partant à l'assaut de la rue et de ses groupes moins connus.



Kingston, Capitale du Reggae 



A Kingston, le magasin de disque "Randy's" est un peu le centre de l'univers reggae. Dès huit heures du matin, d'énormes baffles déversent le musique root's sous le soleil torride.
Kingston 1978
© A.Giacomon.
Ici le simple fait d'être blanc de peau suffit à vous désigner comme faisant partie de la très demandée race des producteurs à la recherche de nouveaux talents. on vous aborde et on tente de vous intéresser à leur maquette. Marley et quelques autres gosses du ghetto, partis de rien pour arriver au firmament des stars font rêver. Au milieu de cette foire au reggae, installés à même le trottoir, des marchands de fruits exotiques interpellent les passants. On y trouve de tout, des "sky-juice": glace pilées arrosées de sirops aux couleurs éclatantes que l'on aspire avec une paille dans des sacs en plastique transparent fermés par une cordelette, du modèle de ceux dont on se sert pour transporter les poissons rouges. On y achète des bâtons juteux de canne à sucre, qu'on mâche et qu'on recrache, des chaussons au curry, des "ackees and salt fish", légumes qui poussent comme des fruits sur les arbres; préparés ils ont le goût et la consistance d'oeufs brouillés, servis avec du poisson bien relevé c'est le "fish and chips" des jamaïcains. Il y a des rasta qui tricotent pour les vendre; des ceintures et des bonnets de laine vert jaune rouge, des rude boys qui proposent des badges locaux taillés dans la coque de noix de coco, tout ça au milieu des mangues et des papayes dans un parfum de rhum et d'épices, pendant que passent les bus verts de la ville aux vitres décorées d'impacts de balles égaillés par les rondes des voitures de flics, lights show sur les capots et sirènes en boucles


 Les policiers locaux sont d'une élégance supérieure, chemises cintrées à manches courtes rayées bleu et blanc, pantalon bleu marine près du corps à liseré rouge, casquette à visière de cuir noir et flingue à portée de main. on les appelle les "red strip" du même nom que la marque de bière la plus populaire du pays; mais leur présence ne semble pas trop inquiéter les vendeurs d'herbe à la sauvette. Des gosses en loques kaki miment des pose de kung fu. Les collégiennes en vadrouille balancent des regards allumeurs. Les rasta avec gourmandise, les appellent "veal meat" ( viande de veau) autrement dit "chair fraîche".
Plus haut sur l'avenue devant un bâtiment, comme échappées d'une bande dessinée, deux énormes statues kitch, un couple de poulets jaunes: "the best dressed chicanes in town" ( les poulets les mieux habillés de la ville), lui en noeud-pap et chapeau-claque, elle, foulard noué sous le menton, semblent défier la pose pour une photo qui s'impose.
Kingston by night, c'est une tout autre vision qu'offre "gun-court", la prison de l'île: barbelés, miradors, grilles, barreaux et projecteurs. Un vrai décor pour film de guerre américain, le genre de bagne où depuis leurs cellules les taulards rêvent de la grande évasion, en écoutant du reggae sans doute.
Downtown, dans la chaleur et la langueur qui s'étire sans fin, à l'intérieur d'un bar moite et glauque -, néons aux murs et ventilateur au plafond -, une cannette de bière à la main, un spliff entre les doigts, des rastas dansent reggae devant un juke box polychrome. Deux accessoires dépassent dans les poches arrière de leur pantalon: de l'une d'entre elles, le journal du jour plié en quatre dans le sens de la hauteur, dans l'autre un grand mouchoir, une sorte de foulard froissé pour s'éponger la sueur du front.
Des écussons corses collés sur mon matériel  photographique et sur celui de Philippe, agissaient comme un talisman protecteur, la tête de noir de ce drapeau les intriguait et leur plaisait beaucoup. Nous n'étions ni british, ni continentaux, ni américains, mais des îliens comme eux. A la lumière de l'étoile noire du Rastafarisme, l'histoire du monde s'éclaire sous un jour nouveau. Je découvre le révisionnisme à la sauce rasta: Hitler est un imbécile - doublement. Pour son holocauste juif, il s'est trompé de peuple, les vrais juifs ce sont eux, descendant directs du roi Salomon par leur prophète Haïlé Selassié 1er. Il en va de même pour l'interprétation symbolique du "bleu, blanc, rouge" des drapeaux occidentaux: le blanc pour la race qui domine le monde par l'argent (la couleur bleu) en répandant le sang (la couleur rouge).





No vanity, No materiality



Les rastas appellent "Babylone" le facteur ambiant de notre société de consommation où pour survivre, nous sommes condamnés au progrès et au renouvellement dans une vaine fuite en avant.
La meilleure arme pour vaincre Babylone c'est d'adopter l'attitude "Ital" des rastas qui consiste à mener une vie plus frugale, plus calme, en réfrénant nos désirs immodérés de possessions, en favorisant constamment le spirituel et le naturel à l'encontre du matériel, du scientifique et de l'industriel.

"No vanity, no materiality", je me souviens e cette phrase dont ils ponctuaient leurs discours. C'était pour moi come un avertissement plein de sagesse à la veille de ces cyniques années 80. Un beau message qui, à la manière d'un mantra, s'est gravé dans ma tête. " No salt, no meat " (ni sel, ni viande), les rastas sont végétariens, ce qui ne les empêche pas de posséder un solide sens de l'humour. Une nuit en me rendant dans ma cuisine, j'en trouve trois en train de dévorer un poulet rôti devant le frigidaire encore ouvert: - " Mais je croyait que vous étiez végétariens? " " Ya man, chicken is not méat, chicken is bird " (Le poulet ce n'est pas de la viande, le poulet c'est un oiseau).

Dans un quartier qui fut jadis avant l'indépendance un coin chic de kingston, Lady  Veronica, une veuve très british, attendait que mûrissent les fruits du manguier de son jardin. Un jour, installée devant sa maison, un rasta vendait des mangues à même le trottoir. Elle eut le réflexe de vouloir lui en acheter. Se ravisant, elle se rappella que les siennes devaient être mûres; elle se rendit dans son jardin où l'arbre était vide de ses fruits. "mais ce sont mes mangues que vous vendez-là !" dit-elle au rasta. "Non" lui répondit-il, "ces fruits ne sont pas les vôtres, ces fruits appartiennent à votre arbre, mais tous les arbres appartiennent à Jah !". Elle finit par lui en acheter un kilo.

Dans le sentiment d'universalité qui anime le reggae, flegmatiques et nonchalants,  les rastas réussissent leurs concerts comme personne. Dans une ambiance qui fait un peu désordre, dans l'expectative de la première note, quand rien n'est encore sûr, quand tout semble compromis. Le suspense se maintient entre sueur et mouvement de foules, mais quand ça commence enfin, tel un privilège, c'est toujours un plaisir d'être-là, de se laisser bercer, transporter et glisser comme une lance enflammée jusqu'a l'envoutement (...)


(A suivre)



























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