L'ART DU PORTRAIT

L'ART DU PORTRAIT
L'ART DU PORTRAIT. Bronzino, portrait de Laura Battiferri

SACRIFICE. Textes de Richard Millet sur des photographies de Silvia Seova.

* Choix de 5 planches s/27. Relié 16,5 x 24,5. 80 pages





















La main, la lisse main blanche et baguée serrant sur la poitrine ce qui demeure d'une enfance : hérisson mourant renversé vers un visage qui ne regarde qu'en soi, la belle et la bête, yeux grands ouverts sur ce dehors qui n'est rien - ou rien d'autre que les espaces intérieurs retournés vers le ciel, tout de même que la beauté est la persistance de la nuit dans la lumière. Nulle anecdote ; je ne saurai jamais ce qui se tait sur ces lèvres sévères, et qui, osons l'effraction d'un songe, pourrait être la fin de l'amour, la béance sexuelle, ou l'enfance qui, par la gueule du hérisson, désespérément, en appelle à l'adulte pour lui demander raison de sa chute.







Une femme sur le point de pleurer, de laisser rouler sur ses joues, son cou, sa poitrine, des larmes dont l'absence évoque le singulier don des larmes, comme on le dit des langues. Une femme brûle dans le feu des pleurs ; et quelqu'un d'autre semble sourire dans son dos, appartenant à la nuit, la mordant dans l'ombre, ou lui baisant l'épaule. L'amour est bien l'exercice d'une cruauté, avant d'être celui de l'extrême douceur. L'amour est une souffrance qui ravive l'effroi d'avoir chu des plus verts paradis, et d'être appelé à la mort par cela même qui, le plaisir, devrait nous en délivrer.











Corps défendu par sa nudité et par l'absence de tête qui renvoie non à n'importe quelle figure, à l'anonyme face choisie, mais à l'effraction du visage : commencement de l'amour, feu, lumière, mots, seins, ventre, nombril, cuisses, toison où se devinent les lèvres secrètes. Ainsi, n'allons-nous pas vers l'exquise blancheur de la peau ou les géométries frémissantes du désir mais vers la main, en un mouvement suspendu, pour cette cérémonie intime et néanmoins universelle qu'est un geste sans origine ni fin : la pure entrouverture de la paume et des doigts, l'esprit se déliant dans l'amour, la parole retrouvant ses vertus silencieuses.







Une rose, ce sexe, plus blanche que la peau de la cuisse ou du sein. Le sexe est une rose que nul ne cueillera : phrase qui ne dit rien du silence saisissant tout homme à la vue d'une femme qui s'abandonne. Le plus évident, ce que le désir suscite, élit, isole, c'est ce qui se passe de mots, enfouit les mots dans la terre du corps, en ce for intérieur où il se métamorphose en semence. La semence est l'expulsion d'une parole sans verbe, une nostalgie sans objet - l'objet du désir n'étant, redisons-le, pas un corps ni une âme, mais une victoire, une possession imaginaire, le saccage d'un visage. Ce dont je jouirais ici, ce n'est ni d'un sexe, ni d'une cuisse, ni d'un sein, mais ce qui me permet de les oublier et, par-là, de m'oublier moi-même. De cet oubli, com
me de la rose ramenée du paradis par Coleridge, il ne reste qu'une fleur entre les doigts de la femme dont je suis éternellement séparé.







Lisant, nous sommes aveugles, retirés du monde, conduits dans une chambre aux multiples tentures, pour poser sur nos genoux un livre ouvert, les yeux clos, l'ouverture du livre suscitant une posture relevant moins de l
a lecture proprement dite que du silence qui l'entoure : cérémonie secrète, attente, abandon ; rien de naturel : un très haut degré de civilisation où le corps est requis autant que l'esprit - l'esprit dictant au corps la loi de son silence, révérence à l'ordre du verbe non pas fait chair, mais s'insinuant en un corps touché d'une lumière venue de l'intérieur comme une grâce - amour, maladie, effroi, délivrance.